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Interview du Dr Benoît Jammot, urgentiste, clinique Esquirol Saint Hilaire à Agen (ELSAN)

Les logiciels d’aide au diagnostic reposant sur des systèmes d’intelligence artificielle et de machine learning se sont largement développés en médecine. D’innombrables études ont démontré l’intérêt ces outils pour aider le clinicien dans son diagnostic et lui permettre notamment de repérer certains éléments qui auraient pu lui échapper. Comment ces dispositifs s’inscrivent-ils dans la pratique quotidienne d’un médecin urgentiste ? Le Dr Benoît Jammot, est urgentiste au sein de la clinique Esquirol Saint Hilaire du groupe ELSAN, groupe engagé dans une démarche d’open Innovation via son living lab Innolab. L’impact de l’intelligence artificielle pour les radiologues et centre d’imagerie constitue un des sujets actuels d’étude par Innolab. Le Dr Benoît Jammot expérimente depuis quelques mois le logiciel de lecture de radiographies traumatiques de Gleamer (logiciel BoneView) distribué par Incepto. Il revient pour nous sur les avantages de ce système, notamment pour améliorer la qualité de prise en charge, mais rappelle que ces types d’outils demeurent des aides et ne peuvent ni ne doivent remplacer le sens clinique du praticien, qui se doit de conserver son libre arbitre face à la machine.

JIM.fr - Pouvez-vous nous présenter le logiciel utilisé dans votre service d’urgences pour repérer les fractures sur les images radiologiques ? Quels ont été les résultats des études d’évaluation de ce logiciel ?

Dr Benoît Jammot - Nous utilisons le logiciel de lecture de radiographies traumatiques de Gleamer (logiciel BoneView), distribué par Incepto. Ce système d’intelligence artificielle contribue à la détection des fractures de membres et dans une moindre mesure du bassin, mais ne permet pas celle des autres fractures (crâniennes ou du thorax notamment) ou des luxations par exemple.

L’évaluation qui a permis au dispositif d’obtenir son marquage CE et de commencer à être installé dans différents hôpitaux depuis l’automne a consisté à comparer l’analyse de 600 radios traumatiques par six radiologues et six urgentistes, la moitié en recourant au logiciel et l’autre sans y recourir. Les résultats ont mis en évidence une réduction du taux de fractures non décelées de 30 %.

L’intérêt est plus manifeste encore dans les prises en charge nocturne

JIM.fr : Dans quels cas le recours au logiciel est-il indiqué ? Pour quel type de fracture (fracture de fatigue, fracture en bois vert, fracture-tassement vertébral…) ? Quand intervient la relecture du radiologue ?

Dr Benoît Jammot - Quand une radiologie est réalisée pour un de nos patients à notre demande, les clichés nous sont transmis informatiquement du service de radiologie avec et sans l’interprétation de Gleamer. La grille de lecture du dispositif est très simple : en vert, les radiologies où aucune fracture n’est détectée, en marron, celles où existe un doute et en rouge, celles où on retrouve une fracture évidente (la localisation est par ailleurs signalée). Pour les derniers cas, les fractures évidentes, le logiciel a moins d’intérêt : notre expérience d’urgentistes nous permet en effet de les repérer facilement. Le système est par contre plus intéressant en cas de doute. Notre conduite peut en effet être modifiée en attendant la relecture du radiologue. Nous pouvons en effet décider d’une immobilisation, permettant d’éviter que le patient ne marche sur un foyer de fracture, qui sans Gleamer n’aurait pas été suspecté. L’intérêt est plus manifeste encore dans les prises en charge nocturne où vingt-quatre heures voire plus peuvent être nécessaires avant la relecture du radiologue. C’est donc une véritable amélioration de la qualité des soins.

La relecture du radiologue, le docteur Châ-Banus, est systématique même pour les patients considérés comme sans fracture. En effet, en l’absence de fracture, le patient peut souffrir d’une luxation ou d’un traumatisme non détecté par le logiciel. Il faut en effet bien avoir à l’esprit des limites du logiciel.

JIM.fr - Des développements sont-ils prévus pour permettre un repérage plus large des différents types de traumatismes ?

Dr Benoît Jammot - Bien sûr, les algorithmes du logiciel sont sans cesse améliorés. Dans un avenir proche, il devrait ainsi pouvoir détecter les fractures thoraciques et les fractures des zones où il est encore muet. Surtout, les ingénieurs travaillent actuellement sur le logiciel afin qu’il puisse repérer les luxations.

Le diagnostic demeure celui du médecin

 

JIM.fr - Depuis combien de temps ce dispositif est-il utilisé au sein de votre service ? Quelle est votre estimation du temps gagné pour les patients et les équipes soignantes grâce à ce système ?

Dr Benoît Jammot - Le dispositif a été mis en place en juin 2020. C’est plus certainement amélioration de la qualité de la prise en charge du patient qu’un réel gain de temps structurel. Cependant, parce qu’une immobilisation peut parfois être décidée en amont de la relecture du radiologue, c’est dans ce sens un gain de temps qualitatif pour le patient. C’est en tout en état de cause, une réelle aide, notamment la nuit. Le dispositif peut également être un soutien précieux dans les très petits établissements où il n’y a pas ou quasiment pas de radiologues sur place. Dans un tel contexte, les clichés obtenus sont adressés à un radiologue extérieur, dont la relecture se concentrera plus certainement sur les scanners, ce qui rend d’autant plus pertinent le recours à un logiciel tel que Gleamer. Cependant, il faut encore une fois préciser que le diagnostic demeure celui du médecin et non du système d’intelligence artificielle. Ces dispositifs peuvent nous aider à éviter des erreurs, mais il faut bien conserver à l’esprit les limites de chacun de ces logiciels. Par exemple Gleamer est un logiciel qui repère les fractures mais pas les luxations. Aussi, il semble essentiel de d’abord lire les radios soi-même et ensuite de prendre connaissance de l’interprétation de Gleamer et d’éviter de faire l’inverse. L’intelligence artificielle est une aide mais pas une fin en soi. Il faut garder son libre arbitre et son recul pour l’interprétation.

JIM.fr - Quel est le regard des patients sur l’utilisation de ce dispositif ? Représente-t-il un surcoût pour les patients ?

Dr Benoît Jammot - Nous ne signalons pas le recours à ce logiciel d’aide au diagnostic aux patients, mais c’est un élément d’information intéressant pour les éclairer sur la démarche que nous utilisons. Le logiciel a été acheté par la clinique et n’entraîne évidemment aucun surcoût pour les patients.

JIM.fr - La clinique Esquirol Saint Hilaire est en pointe pour l’utilisation de l’intelligence artificielle médicale. Quel autre logiciel de ce type pourrait être déployé aux urgences ?

Dr Benoît Jammot - La même société Incepto propose plusieurs autres logiciels d’intelligence artificielle qui nous semblent pertinents. Le logiciel qER est un système d’intelligence artificielle de lecture des scanners, en vue de l’interprétation et du classement des lésions cérébrales à destination des urgentistes, qui couvre les AVC, les traumatismes crâniens, les factures du crâne, les hémorragies en distinguant les différents critères de gravité. Un
autre logiciel notable est par ailleurs en cours de développement qui concerne les occlusions intestinales (Smart Cop), mais le dispositif n’est pas encore opérationnel. Enfin, dernier programme à venir : qXR, système d’aide pour la lecture de radiographie de thorax, afin de repérer les pneumothorax, les épanchements pleuraux, les différents foyers de condensation (pneumopathies, tumeurs…) ou encore les hypertrophies cardiaques.

Ces différents logiciels sont des logiciels d’aide, non de diagnostic, qui représentent cependant un véritable soutien pour repérer certains éléments qui auraient pu passer inaperçus. Probablement, dans l’avenir, l’intelligence artificielle ira encore plus loin : on pourra renseigner un certain nombre de données relevées par l’examen clinique, ce qui nous permettra d’obtenir une orientation diagnostique proposée par le logiciel en s’appuyant sur différents algorithmes. Cependant, il me semble peu probable que la dimension humaine disparaisse de la relation médecin / malade, y compris pour l’établissement du diagnostic.

JIM.fr - Au-delà des systèmes d’intelligence artificielle, quelles sont les organisations particulières mises en place dans votre service d’urgence pour réduire le temps d’attente des patients ?

Dr Benoît Jammot - Nous nous appuyons sur des protocoles de prescription anticipée de radiologie pour les traumatismes qui sont mis en oeuvre par l’infirmier organisateur de l’accueil (IOA). Parallèlement, existent également des protocoles de prescription anticipée de biologie. C’est un gain de temps très important afin d’accélérer l’établissement du diagnostic et la prise en charge par le médecin, au moment où celui-ci est disponible pour voir le patient. Enfin, au sein du service nous avons mis en place des protocoles de prise en charge anticipée pour certaines pathologies (colique néphrétique par exemple), validés par les médecins et appliqués par les IOA.

Propos recueillis par Aurélie Haroche
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