Actualités

Docteur Sab, en premier lieu, peut-on dire que la collaboration est remarquable entre tous les acteurs de santé du territoire ?

La collaboration est remarquable à différents niveaux. D’abord au niveau de la région Occitanie où, de façon fonctionnelle, la région a été divisée en deux, telle qu’elle était avant.
Cette cellule de commandement à Toulouse a rapidement réuni le public et le privé dans une région Midi-Pyrénées où l’offre de soin privée est très importante, ce qui n’est pas la réalité des régions de l’Est.
Il y a eu cette volonté régionale, mais, bien avant, il y a eu cette volonté départementale qui est née naturellement.
D’emblée on a proposé une offre globale. Je crois que cela a été bien perçu et c’est efficace. Avec le Dr Roustan, on communique deux fois par jour, on échange sur les lits disponibles, sur des retours d’expérience en fonction des patients que l’on a.

La prise en charge des malades non-Covid est assurée. Pourtant il semble y avoir moins de cas sérieux. Est-ce que les gens ont peur d’aller consulter.
C’est difficile de faire le point en milieu de crise. On a l’impression, malgré tout, compte tenu de la diminution du nombre de passages chez les médecins de ville et dans les services d’urgences, qu’il y a effectivement, pour une partie de la population, une peur de recourir au système de santé.
Pour le moment, c’est trop tôt pour le dire, mais on commence à voir des signes apparaître. On a l’impression qu’il y a un peu plus d’arrêts cardiaques qui nous arrivent. C’est que probablement, en amont, le recours au médecin a été retardé.
Si c’est le cas, il y aura aussi les pathologies psychiatriques qui vont arriver avec des formes plus aiguës, or c’est plutôt eux qui prennent les intoxications médicamenteuses.
Mais je dois dire que l’activité non-Covid ne baisse pas en réanimation sur la clinique. On avait prévu de diminuer la réanimation non-Covid en cas de débordement et on s’est rendu compte que l’on ne peut pas le faire.
C’est sûrement différent sur l’hôpital qui fait de la traumatologie or il y a moins d’accidents de la route ou sur les terrains de sport.

Y a-t-il une différence entre un service « réa » conventionnel et un service « réa » Covid-19 dans la prise en charge des malades ?
Il y a des attributions en personnel un peu plus chargées sur les zones Covid. Non pas
On peut se tromper, mais il semble que l’on ne devrait pas connaître une « vague » comme l’a connu Paris qu’ils soient plus graves, mais les conditions d’hygiène sont très chronophages. En gros, dans un secteur Covid vous passez beaucoup de temps à vous déshabiller et vous rhabiller, nettoyer les chambres, nettoyer tout ce que vous touchez.

De suite, la clinique a joué le jeu sur les dotations en personnel, en matériel… elle nous a permis de calquer à toutes les recommandations qui nous ont été demandées dans les secteurs critiques, voire de les devancer. On a toujours été à l’abri.

Ce sont des hospitalisations longues. C’est problématique ?
Oui, parce que l’atteinte respiratoire est plus longue.

Tous les patients graves peuvent-ils être admis en réanimation où il peut y avoir des contre-indications ?
C’est le vrai problème qui se pose à l’heure actuelle. Que ce soit à l’hôpital ou chez nous, on a créé une commission d’éthique.
Dans une réanimation non-Covid, le taux de mortalité est de 28 %. On discute toujours le risque/bénéfice d’une réanimation compte tenu de différents critères. Si l’on n’est pas dans une situation de surcharge, théoriquement cela doit être les mêmes réflexions qui doivent présider au choix des patients Covid.
L’Est ou la région parisienne ont dû changer leurs prérequis d’admission, car ils se sont trouvés à un moment où l’offre a été supérieure à la demande. Mais nous, actuellement, dans la mesure où nous avons une capacité d’accueil supérieure, l’on n’applique pas de principes éthiques qui différeraient de ceux habituels.

Cela pourrait changer.
On suit continuellement les flux. On peut se tromper, mais il semble que l’on ne devrait pas connaître une « vague » comme l’a connu Paris. On sait qu’en Midi-Pyrénées, il y a une capacité d’accueil qui reste importante.

On parle beaucoup de l’usage de la chloroquine. Quel est votre avis sur la question.
Chez les patients qui sont déjà en réanimation, le bénéfice est probablement nettement moindre qu’en amont de la réanimation.
Il semble qu’initialement c’est un problème viral classique, mais que certains patients font une réponse disproportionnée, soit à cause du virus lui-même, soit parce que le système immunitaire a une défaillance pour une raison qu’on ignore.

Pour en revenir à chloroquine, chez nous les patients que l’on reçoit sont déjà sous chloroquine. C’est évident, quand vous regardez l’expérience italienne où tout a été testé.
Et puis nos patients restent sous surveillance continue. Il ne peut pas y avoir les soucis que l’on trouvera si elle est prise à la maison. On a tout pour stabiliser les choses.
La chloroquine est un médicament très ancien, et ça fait longtemps que l’on sait que sur des virus cela annule la charge virale. Est-ce que, pour autant, cela guérit les patients, on ne sait pas.

Dimanche, vous avez pris en charge un patient du Grand Est. C’est important pour vous de participer à la solidarité nationale.
Bien sûr. D’abord, cela montre que notre unité est reconnue au même niveau que d’autres unités.
C’est une reconnaissance de la qualité de notre réanimation. Ce n’est pas qu’une fierté médicale, mais la fierté de tout le monde dans l’équipe. Des médecins, des paramédicaux, des agents de service, de l’administration, parce que tout le monde s’est mobilisé.
Des médecins qui étaient compétents en réanimation ont abandonné leur spécialité pour nous donner un coup de main.
Pour la première fois, on se rend compte que ces grands établissements privés ne sont pas des cliniques mais des hôpitaux privés. On est en mesure de montrer que l’on participe, comme tout le monde, à cette oeuvre qui consiste à être solidaire. Nos statuts sont différents, mais c’est la seule chose qui change.
Il aurait été impensable que le privé ne participe pas à l’effort qui est demandé à la Nation.
Cette reconnaissance, c’est ça notre fierté. On montre que l’on est utile.


Combien vous reste-t-il de lits disponibles en « réa » ?
Aujourd’hui l’on a un patient qui est parti et un hospitalisé en réanimation, mais l’on en attend d’autres. Par contre, du côté non-Covid l’on est complet.
Il nous reste 4 lits de réanimation Covid et on peut armer instantanément 5 lits de plus.

C’est un travail éprouvant ?
Oui, mais ce travail correspond à une volonté personnelle profonde. Quand vous faites ça, vous ne pourriez pas faire autre chose.
C’est un métier compliqué et exigeant sur le plan technique, mais surtout émotionnel. Globalement vous perdez entre un tiers à un quart de vos patients, c’est ça la vie dans une réanimation.
Alors il y a la relation patiente, mais aussi la relation avec la famille. C’est une charge de stress physique et psychique importante. On trouve rarement des infirmiers qui restent 10 ans dans une unité de réanimation, c’est pareil en cancérologie.
À un moment, vous avez des acquis qui vous permettent d’évoluer et puis dans la tête c’est bien d’aller voir autre chose, un peu de soleil.

Ce n’est pas le cas pour les médecins.
Pour les médecins c’est différent, parce qu’ils sont en retrait par rapport au patient.
L’impact il est toujours plus marqué pour les gens qui sont dans l’exécutif que ceux qui sont dans le décisionnel. Les paramédicaux, ils sont au carton tout le temps.

Nous formons assez de réanimateurs ?
J’espère qu’à l’issue de cette crise il y aura une réflexion sur le système de santé français. Je pense qu’il y a trois mois, personne ne savait ce qu’était un réanimateur. Maintenant on a découvert cette spécialité médicale.
Nous, il y a longtemps que l’on pense que les infirmiers réanimateurs doivent être reconnus pour leur spécificité tout comme on doit le reconnaître pour une infirmière qui fait de la chimiothérapie du matin au soir.
Il y a une nécessité pour ces professions-là d’avoir une revalorisation. Une revalorisation financière, mais aussi une reconnaissance du professionnalisme de ces gens-là.

Au lendemain de cette crise, allez-vous pérenniser le nombre de lits en réanimation ?
On ne sait pas du tout. Dans cette crise on a plus d’interrogations que de réponses.
Si on prend la région Midi-Pyrénées, il y a très peu de cas, c’est-à-dire un faible taux d’immunisation de la population. Ça veut dire que tant qu’il n’y a pas de vaccin, le virus pourra circuler et sporadiquement il y aura des cas.
Il n’y aura peut-être plus de nouvelle vague, et ce n’est pas certain, mais il y aura des cas or ces patients demandent un isolement. L’on ne peut pas les mettre au milieu d’un autre service.
Cela va nous poser des questions. Par exemple, sur le Tarn-et-Garonne, savoir s’il faudra garder deux structures, créer de toutes petites unités d’accueil pour ces patients douteux…

On associe aujourd’hui le faible taux de létalité en Allemagne au fait que ce pays dispose de deux ou trois fois plus de places en réa que la France. Souscrivez-vous à cette hypothèse ?
Pour répondre à cette question, il faudrait d’abord savoir combien de patients sont morts en France parce qu’ils n’ont pas pu accéder à une unité de réanimation.
Ce qui est sûr, c’est qu’en Allemagne l’on ne soigne pas mieux les patients qu’en France. Nous avons les mêmes protocoles en Europe. Il faut arrêter de dire que l’on soigne mal en Italie, ce n’est pas vrai, mais quand vous n’avez plus de place pour soigner alors vous faites un tri et il y a une conséquence.
Si les Allemands ont une capacité plus importante additionnée à un ensemble d’autres raisons alors ils sauvent plus de gens.
Car si des gens meurent en réanimation, il y en a aussi qui guérissent, sinon cela n’aurait aucun intérêt de les mettre en réanimation pour les regarder mourir.
C’est peut-être là qu’est la différence, le capacitaire qui a été déployé en Allemagne permet une prise en charge plus importante.

Est-on arrivé au bout ?
C’est une maladie longue. Au niveau du comptage, l’on n’est pas encore arrivé au bout avec 1 mois et demi entre les décès en réanimation et le début de l’épidémie.
Quand on veut savoir où en est l’épidémie, il ne faut pas regarder les gens qui meurent, mais plutôt le nombre de nouveaux cas dépistés.
Il y en a encore des nouveaux cas alors que l’on est dans une période confinement. L’infection s’est sûrement faite au niveau de la cellule familiale.

On respecte la mesure de confinement.
Globalement oui, on est très respectueux de ces mesures. Je suis Caussadais, lundi, il y avait le marché. Tout était réellement bien structuré et les gens étaient très attentifs au respect des consignes. C’est rentré dans les mentalités.
Nous, on a une chance extraordinaire, c’est que l’on a des ruraux avec un espace de vie plus important qu’en appartement.

Connaît-on aujourd’hui la solution pour sortir de cette crise ?
La sortie se fera en plusieurs étapes. Le confinement reste fondamental, ça prouve que 600 ans de médecine n’ont pas changé grand-chose.
On sera aidé par l’arrivée des sérologies qui permettront le déconfinement. Mais l’on va garder l’idée de fragilité et la possibilité que cela puisse revenir.
Pour le déconfinement, l’on fera ce que font les autres. On voit bien que ceux qui n’ont pas été jusque-là, comme les Suédois, ils sont dans une phase ascendante. On va tous s’enrichir de l’expérience de l’autre.
Je suis confiant sur cette crise-là, mais il faudra être patient.

Vos liens avec l’hôpital en sortent renforcés ?
On a beaucoup critiqué notre système de santé bâti sur le principe de solidarité. Aujourd’hui je ne sais qui aimerait être Américain.
Il y a toujours un système privé et un système public qui se compléteront. Ça va, je pense pour une certaine période que j’espère longue, rapprocher ces deux systèmes-là.
Au-delà de ça, on a beaucoup de chance d’être en France ou en Europe et ne pas rester au bord du chemin.

Êtes-vous confiants ?
Mais bien sûr. Je suis confiant sur cette crise-là, mais il faudra être patient. C’est facile pour moi qui vais travailler tous les jours, mais je pense aux autres, ceux qui ont des difficultés économiques, mais l’erreur serait de lâcher trop vite. Il n’y a pas assez d’immunité sur la population pour que le virus s’éteigne de lui-même.
Il ne faut pas s’inquiéter, le plus dur est derrière nous.

Interview publiée le Samedi 11 avril dans Le Petit Journal du Tarn-et-Garonne