#Gynécologie#Médecine#sage femme#Santé au travail
20/04/2026
Ces femmes qui ont marqué la médecine : les pionnières (Antiquité – Moyen Âge)
La médecine a signé son acte de naissance historique grâce au serment d'Hippocrate, conçu par ce dernier que l'histoire retient traditionnellement comme le "père de la médecine". Mais qu'en est-il de la "mère" ? Le cercle des professionnels de santé serait-il lui aussi culturellement fermé au bénéfice d'une "élite" masculine ?
De nombreux exemples permettent d'invalider cette hypothèse, tout en lui donnant paradoxalement du crédit. Ne serait-ce que du fait que la présence de femmes dans la discipline remonte à ses balbutiements. Mais surtout, techniquement, grâce aux innovations apportées à leurs secteurs d'activité respectifs, bien au-delà de la gynécologie et l' obstétrique.
(Re)découvrez grâce à Elsan le portrait de ces femmes remarquables ayant, chacune à sa manière, marqué durablement la médecine.
Qui est la première femme médecin au monde ? Peseshet (circa 2700 av. J.-C.), "superviseuse des docteurs"
La première femme au monde à embrasser la carrière médicale (ainsi que la physique, accessoirement) dont nous sont parvenues des traces écrites remonte même à plus de 2000 ans avant Hippocrate. Mieux encore : sa stèle funéraire en expose les titres plus officiels de "superviseuse", voire de "chef", des docteurs. D'un corps de métier certes entièrement composé de femmes médecins, mais d'ores et déjà hiérarchisé et témoignant de la place prépondérante accordée aux femmes en Égypte antique par rapport aux cultures occidentales plus tardives

Peseshet est ainsi considérée, dès la IVe dynastie pharaonique (parmi les périodes les plus prospères de la civilisation égyptienne), comme la première femme connue à occuper une haute fonction professionnelle. Elle revêtait la triple casquette de superviseuse des docteurs, mais également de physicienne et directrice des prêtresses. À ce titre, ses fonctions s'étendaient à la formation des sages-femmes puis à la délivrance de leur diplôme, ainsi qu'aux soins et à l'organisation des funérailles des hauts dignitaires de la cour. Dont la famille royale elle-même.
L'Égypte antique : une historiographie opaque
L'historiographie retient canoniquement Peseshet comme la première femme médecin au monde grâce aux sources attestant de son existence (sa propre stèle, extraite des excavations de Guizèh Ier). Une certaine égalité des sexes régnant en Égypte antique depuis la première dynastie, il n'est toutefois guère improbable que d'autres l'aient précédée. Le titre de première femme médecin de l'histoire échouait notamment à Méryt-Ptah (IIᵉ dynastie) jusqu'en 2019-2020, période-butoir de la remise en question de son existence.
Pareillement, aux alentours de -3000, aurait existé une école de médecine entièrement fréquentée par des élèves du sexe féminin, dirigée par une femme. Si les sources semblent pouvoir (approximativement) la situer à Saïs, près d'un temple consacré à la déesse protectrice Neith, aucune information n'en corrobore fondamentalement l'existence.
Zones d'ombre gréco-romaines
Ces informations fragmentaires et souvent invérifiables sont en réalité symptomatiques des incertitudes entourant un grand nombre de femmes médecins qui auraient exercé pendant l'Antiquité. En l'absence d'un statut de citoyen, réservé aux hommes, les Gréco-Romaines de cette même période ne profitaient que peu de l'attention des biographes et historiens.
Qui était Agnodice (~350 av. J.-C.) ?
L'exemple le plus probant repose sur l'une des premières gynécologues supposées de l'histoire, en la personne d'Agnodice. N'en existent quasi exclusivement de mentions que dans une "fabula" (peut-être) apocryphe d'Hygin, grammairien tombé dans l'oubli. En Grèce antique, les études de médecine étaient interdites aux femmes. C'est donc travestie en homme et sous un nom d'emprunt que la jeune noble athénienne s'inscrit au cours d'Hérophile (auteur d'un Livre des sages-femmes), dont elle majore l'épreuve finale. Elle devient alors le gynécologue le plus en vue d'Athènes, dont toutes les femmes s'arrachent les services. Ce qui ne manque pas de provoquer la jalousie de ses confrères, l'accusant de séduire et de corrompre ses patientes. La condamnation réclamée à son encontre par suite de la révélation de son sexe reste toutefois lettre morte suite aux protestations acharnées des Athéniennes. Qui auraient même obtenu, dans la foulée, l'abrogation de la loi interdisant aux femmes le pourvoi de soins.

La médecine : interdite aux femmes grecques ?
Le cas d'Agnocide demeure pourtant, rappelons-le, hypothétique, du fait du peu de sources le rapportant et d'une réalité historico-sociologique athénienne intrinsèquement plus complexe. La science grecque se divisait entre epimeleia/ care (accompagnement) et therapeia/cure (activité médicale). Or, malgré une répartition genrée contextuellement très marquée entre ces deux formes de pratique, aucune loi n'interdisait formellement l'accession des femmes à la carrière médicale. La quantité quasi nulle de femmes médecins y découlait majoritairement de la pression sociale qui y régnait tacitement.
Contourner les barrières sociales
Le cas de Phanostratè, fille de citoyen athénien, parle de lui-même. Gravée sur son épitaphe vers 360 av. J.-C. (chronologiquement parlant avant l'entrée présumée d'Agnocide dans le cours d'Hérophile), la mention "sage-femme et médecin" suggère un éventail de compétences dépassant celles d'une sage-femme, en plus d'indiquer la reconnaissance sociale de sa fonction. A priori non mariée et sans enfants, les historiens présument de sa part un choix motivé par le rejet d'une vie conjugale dépendante qui exclurait toute activité médicale valorisée ou rémunérée. Bien que sa patientèle, en grande partie (voire exclusivement) constituée de femmes et d'enfants, témoigne là encore d'une division très claire entre les sexes à cette période.
Premières figures d'autorité
Comme pour répondre à cette tendance antique au cloisonnement des genres, le plus ancien traité médical écrit par une femme (parvenu jusqu'à nous) procède de la gynécologie. De mulierum affectibus (Sur les maladies des femmes, indatable sinon dans une très large fourchette s'étendant du IIᵉ siècle av. J.-C. au VIᵉ après lui) systématise une forme primitive de gynécologie. Son autrice, Métrodora (dont l'existence n'est pas attestée malgré l'authenticité dudit texte), y liste plus d'une centaine de pathologies féminines et leurs remèdes connus. Tout en parlant d'hystérie ou de frigidité et y évoquant même certaines méthodes d' avortement !
Au fil de l'Antiquité tardive, la reconnaissance des femmes médecins suivait une voie encourageante bien au-delà de leur production écrite. La postérité a notamment retenu Antiochis de Tlos (ville située en Lycie, actuelle Turquie) grâce à une inscription honorifique officielle émanant des autorités civiques romaines elles-mêmes. Abreuvée de connaissances gynécologiques, elle était pourtant loin de s'y cantonner et constitue l'un des premiers cas attestés de praticienne en médecine générale .
Le Moyen Âge : entre progrès et régression
Au sortir de l'Antiquité, la propagation en Europe d'un christianisme embryonnaire à la hiérarchie fondamentalement patriarcale tend pourtant de nouveau à invisibiliser le rôle social de la femme. Une situation tacite à nuancer au prisme d 'habiles contournements des règles et d'exceptions notables, parmi lesquelles :
- Sainte Fabiola, patronne des infirmiers et des victimes de violences conjugales ayant fait bâtir un hôpital à ses frais et distribué ses biens aux pauvres suite à son divorce ;
- Hildegarde de Bingen, abbesse bénédictine et naturaliste, béatifiée et tardivement canonisée en vertu de son "expérience de compréhension pénétrante de la Révélation divine" et de son "dialogue intelligent avec le monde".
Trotula de Salerne (XIᵉ siècle) : cas "d'école"

Jacqueline Félicie de Almania (XIVᵉ siècle) : portée symbolique d'une des premières femmes médecins en France
Deux siècles après la mort de Trotula en 1097, la pratique de la médecine devient malgré tout l'inverse, car de plus en plus réglementée et restreinte, par l'avènement des universités. Dont les femmes sont exclues, aussi bien pour étudier que pour enseigner ; par voie de conséquence, son exercice leur est désormais limité aux professions de sage-femme, d'apothicaire ou d'herboriste, exerçables sans licence. Certaines, comme Jacqueline Félicie de Almania, prennent donc le pari de la pratiquer clandestinement, au risque de poursuites judiciaires de l'envergure du procès de celle-ci en 1322. Le témoignage élogieux défendu à la barre par un grand nombre de ses patients, femmes comme hommes, n'y change rien : Jacqueline obtient l'autorisation de poursuivre son activité… À condition d'obtenir sa licence. Légalement empêchée de s'inscrire à l'université, elle cesse de fait son activité au terme d'une décision judiciaire dont les implications ne se débloqueront que cinq siècles plus tard. Madeleine Brès remotivera alors l'inscription des femmes à l'université au XIXᵉ siècle en parvenant à intégrer la faculté de médecine de Paris et, surtout, en devenant la première Française à valider un doctorat.
Conclusion – Redonner leur place aux pionnières de la médecine
De Peseshet à Jacqueline Félicie de Almania, les figures féminines jalonnent les fondations de la médecine au même titre qu'Hippocrate ou Averroès. Si le cloisonnement social des sexes les cantonne souvent aux mêmes spécialités (sages-femmes, pédiatrie…) et sujets (accouchement, hygiène de la femme...) s'y imposent comme actrices bien davantage que comme spectatrices. Réexpliciter leur place dans le récit historique, c'est reconnaître la pluralité des regards ayant forgé la discipline tout en y restituant leur importance, largement atténuée par l'effet Matilda.
Ce phénomène sociologique, désignant l'invisibilisation systématique des contributions féminines à la recherche scientifique, se constate avec la plupart sinon tous les noms ci-avant listés, largement oubliés du grand public. Et plus particulièrement chez Trotula de Salerne, encore aujourd'hui sous le feu de critiques négationnistes et antiféministes. Qu'elles aient existé ou non, chacune d'entre elles a nonobstant bel et bien participé à l'édification d'un corpus médical féminin ayant traversé les siècles. Inspirant, en parallèle, des figures contestataires tout aussi déterminantes dans l'histoire médicale. Découvrez celle-ci autrement grâce à Elsan !
💡Foire aux questions💡
Qui est la mère de la médecine ?
Injustement, il n’existe pas à proprement parler de "mère de la médecine" unique équivalente à Hippocrate. La médecine ne s’est pas construite autour d’une figure fondatrice isolée, mais par une accumulation de savoirs empiriques, religieux et scientifiques, à laquelle les femmes ont activement participé dès l’Antiquité.
Qui est la première femme médecin en France ?
Malgré l'existence historiquement attestée de femmes médecins dès le Moyen Âge, l'honneur du titre de première docteure officiellement reconnue en France par l'obtention d'un doctorat revient à Madeleine Brès, diplômée en 1875.
Des femmes ont-elles exercé la médecine dans l'Orient féodal (Moyen-Orient, Chine…) ?
Contrairement à une idée reçue centrée sur l’Occident médiéval, plusieurs femmes ont exercé la médecine dans les sociétés orientales, dans des cadres même jugés plus permissifs. Dans le monde arabo-musulman, les patientes étaient opérées par des chirurgiennes issues de familles savantes et aisées, riches d'une science transmise au sein du cadre familial. De même qu'en Chine impériale, qui reconnaissait très tôt l'existence de pathologies propres aux femmes par le biais de traités dédiés, écrits et mis en application (en général auprès des élites) par des praticiennes spécialisées dans la gynécologie-obstétrique.
Quelle est la différence entre sage-femme et médecin dans l’Antiquité ?
La distinction varie selon le paradigme civilisationnel. En Grèce antique, certaines sages-femmes disposaient de compétences médicales étendues, y compris le diagnostic et le traitement. Certaines femmes pouvaient donc y cumuler les rôles. Les frontières entre soin, accompagnement et médecine curative y étaient nettement plus poreuses que de nos jours.
Pourquoi la création des universités a-t-elle exclu les femmes ?
Les universités médiévales ont été fondées sur un modèle corporatiste masculin, réservé aux clercs. L’interdiction d’accès aux femmes y est moins purement médicale que sociale, juridique et religieuse. Cette exclusion a eu pour effet de criminaliser la pratique féminine autrefois tolérée, voire reconnue.
Le christianisme a-t-il freiné ou favorisé la médecine féminine ?
Malgré la réponse apportée à la question précédente, les deux. Si la hiérarchie ecclésiastique a largement contribué à exclure les femmes des savoirs académiques, les monastères et couvents demeuraient des lieux de soins, d’expérimentation médicale et de transmission du savoir, notamment par le biais des abbesses et religieuses érudites qui y officiaient.
Article écrit le 20/04/2026, vérifié par Lothaire Berthier
Sources
Hélène Castelli, « Les gestes d'Hécamède. Femmes pourvoyeuses de soin en Grèce archaïque et classique », Clio, 49 | 2019, pp. 23-42.
Jean-Noël Fabiani-Salmon, « Une histoire des femmes médecins (première partie) », La Revue du Praticien, 72 | 2022, pp. 807-810.
Didier Lett, « Être femme au Moyen-Âge : les chemins discrets de la liberté », National Geographic, 05/11/2024. [En ligne]
Complémentaire Retraite des Hospitaliers, « Les femmes dans l’Histoire de la médecine », 04/01/2024. [En ligne]


