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Difficultés à s'endormir, rêves étranges, réveils ou angoisses nocturnes… Le confinement a mis le sommeil des Français à rude épreuve. En cause : une atmosphère anxiogène, l'absence d'horaires bien définis, mais aussi l'omniprésence des écrans.

À 60 ans, Françoise n'a presque jamais connu de problèmes de sommeil. Promotrice commerciale en magasin, elle passe habituellement la majeure partie de son temps debout, vantant avec entrain les mérites de tel ou tel produit aux clients.«C'est un travail très intense, souligne cette habitante d'Indre-et-Loire. Quand je rentre chez moi, je suis fatiguée, et en général, à 22 heures, je suis couchée.» Une routine que les huit semaines de confinement ont mise à mal, alors que son activité s'est réduite à une sortie hebdomadaire, « pour faire les courses ».

Résultat, les journées sont devenues interminables, et les nuits plus encore. « Je ne dors plus », se désole Françoise, qui a essayé les médicaments aux plantes et la méditation de pleine conscience avec l'application pour smartphone Petit Bambou.En vain. « À 3 heures du matin, je suis encore en train de tourner dans mon lit. Rien que d'en parler, j'ai la gorge nouée. » Car avec l'insomnie surgissent les angoisses balayées sous le tapis. La peur d'attraper le virus, les inquiétudes sur l'état de la planète, les incertitudes sur son avenir professionnel : tout se bouscule dans sa tête.« C'est terrible », commente-t-elle.

Le cas de Françoise est loin d'être isolé. Selon une enquête du consortium de chercheurs Coconel réalisé par l'Ifop, 74% des adultes ont souffert de troubles du sommeil pendant les deux premières semaines de confinement. Ce qui n'a rien d'étonnant, selon le neurologue Marc Rey, président de l'Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV). «On vit dans une société où la confrontation à la mort est de plus en plus édulcorée, et voilà que tous les soirs, on se met à nous rappeler à la télévision qu'on est mortel. Cela ne donne pas envie de courir au lit, estime ce spécialiste du sommeil. Comment voulez-vous vous abandonner dans ce contexte ? »

À Valenciennes (Nord), le docteur Rémi Lombard a vu ses patients désespérer. «Certains ont déclenché des insomnies ces dernières semaines alors que leur sommeil s'était amélioré, témoigne ce médecin généraliste et somnologue. D'autres ont commencé à avoir du mal à s'endormir ou à se réveiller la nuit, alors qu'ils n'avaient jamais eu de problèmes auparavant.» Et pour cause, le confinement a laissé le champ libre à deux redoutables ennemis de Morphée : l'anxiété et le manque de rythme. « Le stress généré par l'épidémie et les questions que cette dernière suscite ont favorisé l'épuisement, d'autant que ce stress s'est étiré sur un temps long. La conséquence, c'est un sommeil plus fragmenté et moins récupérateur », remarque le docteur.

Quant aux changements d'habitude, il a affecté la qualité du sommeil. « Les personnes ont perdu leur routine sociale et professionnelle. Les horaires sont devenus irréguliers, le coucher et le lever ont été plus tardifs. Certes, elles ont dormi plus, mais moins bien », poursuit Rémi LombardSans compter le manque d'exposition à la lumière naturelle et la surexposition à celle des écrans, grands gagnants de ce confinement.

De quoi dérégler la fameuse horloge biologique dont les experts du sommeil ne cessent de rappeler l'importance. Située dans une partie du cerveau,« elle doit être en phase avec l'environnement, en particulier avec l'alternance entre lumière et obscurité », explique le professeur Yvan Touitou, chronobiologiste et membre de l'Académie nationale de médecine. Une alternance que la lumière bleue des écrans, lorsqu'elle se diffuse tard le soir, vient chambouler, entraînant une désynchronisation, « comme une montre qui avance ou qui retarde »« Ce phénomène est d'autant plus problématique qu'il concerne en premier lieu les enfants et les adolescents, très demandeurs d'écrans », alerte le professeur Touitou, qui appelle autant que faire se peut à la vigilance des parents face à ce qui était déjà « un problème de santé publique » avant le confinement.

Si le déconfinement progressif devrait permettre aux petits et grands de « retrouver un rythme », les troubles du sommeil apparus ces dernières semaines pourraient ne pas disparaître immédiatement. «Le risque, c'est en effet que ces troubles s'installent et deviennent chroniques, soulève Marc Rey. Quand on a eu des problèmes de sommeil répétés, on a tendance à penser qu'on ne parviendra plus jamais à dormir, comme si notre sommeil était définitivement cassé. Heureusement, ce n'est pas le cas, même si certaines personnes auront sans doute besoin d'être aidées», rassure le médecin, qui constate néanmoins que pour certains, le confinement a permis de se réconcilier avec un sommeil longtemps contrarié.

«Avec un temps de sommeil moyen de 6h41 par jour, les Français sont en dette de sommeil, souligne le président de l'INSV. Pour un certain nombre d'entre eux, cette période aura été l'occasion de récupérer. La disparition de la pression professionnelle, de renouer avec un sommeil de qualité.» Voire, pour certains, de retrouver des nuits peuplées de songes, comme lorsqu'ils étaient enfants.

Ont-ils rêvé davantage, ou s'en souviennent-ils simplement davantage ? «Les rêves les plus riches en émotion et les plus scénarisés se produisent pendant la phase de sommeil paradoxale. Or ce dernier augmente en dernier cycle, indique Marc Rey. Les personnes ayant eu tendance à se lever plus tard pendant le confinement ont fait des rêves plus longs et dont elles se souviennent plus facilement.»

«Les rêves ont pris une place très importante pendant ce confinement, confirme Elizabeth Serin, psychanalyste et psychologue clinicienne à Paris. Peut-être cette retraite forcée a-t-elle aussi favorisé une sorte d'introspection, et une sensibilité plus développée à soi-même.» Avec le sociologue Hervé Mazurel, elle s'est lancée dans la collecte de ces « rêves de confinement », avec l'ambition, un jour, d'y déchiffrer le retentissement de ce moment historique sur notre inconscient.

Depuis début avril, plus de 300 récits leur sont parvenus. « Beaucoup tournent autour du confinement en lui-même ou de questions de contaminations, ce qui n'est pas une surprise, puisqu'on sait que les rêves sont parfois inspirés par ce qui se passe dans la journée », raconte-t-elle. Certains sont angoissants, d'autres plus enchanteurs ou mystérieux. «Il y a des promenades dans des grands espaces, des balades dans des lieux vierges où la nature est luxuriante et la faune multicolore, détaille la psychanalyste. Un peu comme des paradis perdus.» À moins qu'il ne s'agisse, pour ces rêveurs, de dessiner les contours ce que beaucoup, déjà, baptisent « le monde d'après ».

 

©La Croix, le 15 mai 2020 - Par  Ferney Jeanne